Les portes ne se fermeront plus le jour, car là il n’y aura plus de nuit (Apo 21,25)

1015510_tnJ’espère ce moment. Espérance tenace qui nécessite de restaurer une conception, une vision du monde, une éthique qui animera non seulement un projet mais surtout une résistance contre les forces gigantesques de barbarie qui se déchaînent…

J’espère ce moment où chacun comprendra.

Je sais qu’il faudra beaucoup de temps, énormément de larmes et trop de morts… Mais comme le sable qui s’insinue partout dans la tempête du désert… les idées feront leurs chemins.

Et, alors, les déracinés ne voudront plus.

Ils ne voudront plus prendre ces cercueils flottants vers cet Eldorado imbécile qu’est l’Europe ou l’Amérique du Nord.

Ils ne voudront plus être comme ces lucioles attirées par la lumière ou comme la Bécassine, bonne bretonne attirée par les lampions parisiens…

Ils ne voudront plus finir sur les trottoir de Barcelone, de Paris ou de Francfort à vendre leur corps comme une vulgaire force de travail ou leur cul pour de sordides plaisirs..

Ils ne voudront plus errer dans ces jungles aux portes des cités lumineuses.

Ils ne voudront plus croire que leur avenir est de devenir Patrick Vieira , Manu Dibango, Salma Hayek, Rama Yade en apportant au Nord méprisant leurs talents.

Pourquoi?

Pourquoi n’avait-ils pas écouté leurs pères qui pourtant les avaient avertis ?

Pourquoi n’avaient-ils pas été sensibles aux larmes de leurs mères qui avaient perçu le malheur et qui ne cessaient de leur dire et de leur faire comprendre que : « La tombe de l’étranger n’est jamais bien profonde … »?

Pourquoi n’avaient-ils pas entendu leurs frères contant leurs expériences et qui disaient simplement « Si j’avais su, je ne serai jamais parti. Mais une fois parti, même le retour est difficilement envisageable. On perd sa place, ses amis, et parfois même ses parents. Tu pars jeune et fort, et tu as toutes les chances de ne jamais revenir ou de revenir vieux usé et pauvre parmi les tiens.. »?

Pourquoi n’avaient-ils pas compris que derrière la porte cadenassée il n’y a qu’un impasse qui se referme à la façon d’un piège?

Pourquoi n’avaient-ils pas compris que, face à l’oppression, au pillage et à l’abandon, la seule réponse est la vie?

Pourquoi n’avaient-ils pas compris que ni les déluges ni les pestes, ni les famines ni les cataclysmes, ni même les guerres éternelles à travers des siècles et des siècles n’ont réussi à réduire l’avantage tenace de la vie sur la mort?

Pourquoi n’avaient-ils pas compris la dernière phrase de Frantz Fanon de son live « Les Damnés de la terre » (1961) :

« Quittons cette Europe qui n’en finit pas de parler de l’homme tout en le massacrant partout ou elle le rencontre, à tous les coins de ses propres rues, à tous les coins du monde… »?

inmigrantesEnfin, ils comprendront que l’émigration n’amène rien. Rien…

Ou plutôt, si, ils comprendront qu’à travers cette fuite des corps, cette fuite des bras, cette fuite des cerveaux, en Europe ou en Amérique du Nord, l’émigration amène tout un lot de drames, de malheurs, de désagréments : dévitalisations, affaiblissements économique, Etats au bord de la banqueroute, effondrements, ravages des politiques agricoles du Nord sur le Sud, désertifications scientifiques, atonies culturelle, renforcement de la dépendance envers le Nord, dictatures, guerres civiles à connotation ethnique, corruptions, pillages des ressources naturelles,…

Enfin, ils comprendront que l’émigration n’amène rien.

Rien si ce n’est que jamais les nations nanties n’aideront en quoi que ce soit leurs pays sinistrés… Renforcer la domination occidentale et l’omnipotence du Nord ne sert qu’à dévitaliser le Sud.

Alors?

Ils se souviendront de ces donneurs de leçons qui avec assurance clamaient que l’immigration permettait de peupler les pays européens… de sang jeune, d’amener des travailleurs, de renflouer les caisses retraites, de remplir les caisses de sécurité sociale, de développer le Tiers-Monde, de et encore de, de ,de…

Ils se souviendront de ces braves gens des associations de défenses, des bonnes « dames patronnesses » (bien qu’il y ait beaucoup d’hommes) modernes, qui transpiraient la « bonne conscience » tout en servant un brouet de misanthropie et de philanthropie avec la cuillère du ressentiment et de la compassion. Ce qui donnait toute la saveur à la chanson du poète Brel qui disait : « Pour faire une bonne dame patronnesse, C’est qu’il faut faire très attention, A ne pas se laisser voler ses pauvresses, C’est qu’on serait sans situation… ».

Ils se souviendront de toutes ces bonnes âmes qui parlaient des mandats de la Western Union (qui est devenue très riche). Oui, c’est vrai, que ces mandats permettaient d’aider les familles au quotidien, de soulager un peu de misère, de creuser un puits, d’ouvrir une route, parfois un dispensaire ou encore une école… On appelait cela, dans la novlangue française, du développement. Ah, le développement… un mot au sens flottant comme une écorce sur le lac, une croyance pour les uns, une religion moderne pour les autres. Un de ces mots toxiques qui s’infiltrent dans le sang comme une drogue, qui pervertissent le désir et obscurcissent le jugement.

Oui, de tout cela il se souviendront.

Et, comme la nouvelle corde se tisse au bout de l’ancienne ils resteront liés au passé. Seulement pour apprendre a se souvenir de vivre comme les hommes de la survie, les migrants d’hier, se souvenaient à chaque instant d’avoir à mourir. Seulement pour être dignes de ceux qui venus avant, ces légions innombrables qui combattirent la pauvreté, l’injustice et l’oppression avec les moyens de leur temps. Seulement pour être un trait d’union et une promesse pour l’avenir…

Mais l’oeuvre qui attend les peuples de la terre sera dans une belle perspective gigantesque et magnifique. Où chacun saura se défaire des stérilisantes fascinations par un imaginaire libéré et clairvoyant. Où chacun pourra construire, contre la mondialisation néolibérale, enfin une nouvelle mondialité.

Une nouvelle mondialité qui donnera tout son sens à ces belles paroles de Gabriel Garcia-Marquez lors de la réception de son prix Nobel en 1982 :

« Devant cette réalité saisissante qui à travers tout le temps humain a du paraître une utopie, les inventeurs de fables que tous nous croyons nous nous sentons le droit de croire que n’est pas encore trop tard pour entreprendre la création de l’utopie contraire. Une nouvelle et triomphante utopie de la vie, où personne ne peut décider pour les autres jusqu’à la forme de mourir, où vraiment soit vrai l’amour et soit possible le bonheur, et où les lignées condamnées à cent ans de solitude ont enfin et pour toujours une deuxième chance sur la terre ».

Une nouvelle mondialité qui permettra de pouvoir conjuguer « je » avec « nous » et de dire « demain ». Et où chacun comprendra que la qualité de vie ne se satisfait pas de la qualité de la marchandise.

Une nouvelle mondialité qui ne passera par l’émigration. Mais au contraire par une vie digne et décente, un lieu sans famines ni privations graves, où chacun aura droit à la satisfaction des besoins élémentaires de la vie, à la santé, à l’éducation et bien sûr à la libre circulation.

Là est notre espérance, notre travail quotidien, notre détermination. Notre volonté de faire, ici et maintenant, pour un autre monde possible où effectivement, pour chacun, les portes ne se fermeront plus le jour, car il n’y aura plus de nuit (apo 21,25).

Jean-Paul NUNEZ
Palavas-les-Flots
9 novembre 2010