Miserere

1Etonnante cette parole de Jésus, prononcée à de nombreuses reprises, surtout par des prélats : « Père, pardonne leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ».  A croire que cette parole, difficilement « audible » en soi,  ne pouvait l’être que suite à l’assassinat du père Jacques Hamel dans les circonstances que nous savons. Il aurait été mal venu que, les mêmes prélats expriment cette phrase de Jésus suite à la tuerie massive de Nice.  Comme quoi les victimes de la terreur barbare n’ont jamais la même résonance pour leurs proches susceptibles de pardonner. C’est bien pourquoi Jacques Derrida se demandaient : « Y-a-t-il un seul concept de pardon ? » … 

Jésus, lui, savait que son  propre cheminement l’amenait  au sacrifice. Dans cette simple phrase   «Père pardonne leur, ils ne savent pas ce qu’ils font » il  mets en pratique son propre enseignement.  Nous pouvons apprendre de celui-ci. Pour autant ne  cédons pas à la tentation  de regarder au pied de la croix sans prendre le temps de savoir de qui Jésus parle dans sa requête au Père. 

Certes, là il y a les soldats. Comme de toujours, brutalement,  la soldatesque exécute les ordres reçus. A force de mettre en croix, les soldats ont acquis, sans aucun doute, une sorte d’habileté qui atténue la douleur du faire.  Alors sans justifier l’injustifiable n’abdiquons surtout pas la nécessité de comprendre le pourquoi de cette haine, de cette négation de l’autre, de cette sanglante spirale, de cet « engagement » de quelques-uns. Aujourd’hui, dans un « islamisme » plus teinté de fascisme que d’islam nous découvrons  une soldatesque  plus souvent constituée de  jeunes fanatisés et « déshumanisés », criminellement aveuglés, peut-être «malades », dont l’acte pathologique porte malgré tout un sens idéologique. « Père, pardonne-leur… ».

Leur idéologie elle est portée par ceux,qui, plus loin s’agitent : les représentants des grands prêtres et autres scribes qui, sans doute, n’ont pas jugé conforme à leur prestige de venir jusqu’au Calvaire. Eux ils triomphent. Leur devise : « Face à l’ennemi soyez endurant, le Paradis se trouve à l’ombre des épées ». Elle vient du Sahîh d’Al-Bukhârî, un recueil de paroles du Prophète considéré comme le  plus important après  le Coran.  Il s’agit  d’amener les sympathisants, où qu’ils soient, d’appliquer la terreur chaque fois que possible. Tel est le plan délibéré que le sinistre calife de l’Etat Islamique, a lancé dans son appel à créer les  «volcans du djihad». Lui et les siens rêvent de détruire le monde actuel pour créer un monde nouveau  sous la bannière du Prophète. Leur stratégie est d’inspirer leurs sympathisants à la violence, à agir comme ils peuvent avec ce qu’ils ont, où qu’ils soient et chaque fois que possible.

Il est bouleversant de penser qu’au même moment, ramassant ses dernières forces, Jésus prend, tous ces furieux et leurs soldats, dans sa prière et, dans un élan d’amour, les présente à Dieu : « Père, pardonne-leur… ».

Et il prend aussi tous les autres… Ceux qui, hier,  acclamaient,  et qui aujourd’hui vocifèrent : « Crucifions-le, crucifions-le ! ».  En hurlant à mort au prétoire, cette foule et ce peuple  s’affirment solidaires des prêtres et des scribes. Impossible de désolidariser une nation de ses chefs dont elle ratifie le crime. Les frappes aériennes de la France, en représailles du carnage de Nice, le 19 juillet 2016, sur le village syrien de Al-Toukhar , ont fait plusieurs dizaines de victimes civiles, femmes et enfants.  La vengeance porte en elle plus de morts, plus de sang d’innocents, plus de haine…  Chacun de nos bombardements multipliant les terroristes de demain. « Père, pardonne-leur… ».

Enfin il y a ses disciples. Ils sont présents, eux aussi, à la pensée de Jésus. Il y a quelques heures
seulement ils étaient autour de lui  se donnant le pain et la coupe. Maintenant, ce  sont bien eux qui, avec « quelques amis  », note Luc, « se tiennent dans l’éloignement et regardent ce qui se passe ». Ils regardent, certes mais  ils ne voient plus vraiment ce qui se passe tant ils sont résignés aux fatalités pour avoir tant acceptés compromissions et lâchetés.   « Père, pardonne-leur… ».

2Etonnant, en effet, tant la foi en cet homme sur  la croix, n’a jamais été  la ratification du monde tel qu’il est. Contrairement à de nombreuses sagesses ou philosophies qui ont réfléchi au problème du mal, la foi en ce Jésus, cloué vif sur le bois, nous permet de comprendre que le mal n’est plus un problème mais qu’il devient un scandale. Et un scandale ne s’explique pas, ne se comprends pas mais se combat avant de pouvoir pardonner. Hannah Arendt disait du pardon qu’il était « …la seule réaction qui ne réagisse pas tout simplement mais agisse de manière neuve et inattendue, sans être conditionnée par l’acte qui l’a provoquée et qui, par conséquent, libère de ses conséquences à la fois celui qui pardonne et celui qui est pardonné». Aujourd’hui vouloir pardonner c’est donc réagir aux  scandales qui naissent de fractures, de ruptures, d’abandons, d’intolérances, de violences sociales et guerrières, de spoliations, d’humiliations… C’est bien contre tout cela qu’il faut s’insurger. Car de tous temps, ce sont toujours les insurrections contre les scandales et les fatalités dans la vie qui préparent les résurrections.  En attendant, ceux qui font, même si cela nous déplait, ont la sombre idée de  savoir pourquoi ils font. Alors, « Père, a défaut de pardonner, aie au moins pitié de nous! »

Pasteur Jean-Paul Nuñez jean-paul-nunez-devient-simple-pasteur-dans-le-nord_568528_510x255