Les asexués des trottoirs de la Chapelle

flaneuseDepuis qu’un article du Parisien, le 19 mai, s’est ému de la situation, la Chapelle dans le XVIIIe arrondissement de Paris fait l’objet de toutes les attentions.

Face une pétition  qui dénonçait le harcèlement de rue, dont sont victimes plusieurs habitantes du quartier est apparu un nouveau concept digne de la novlangue d’Orwell : « Féminisme n’est pas racisme ». Ce truisme aussi efficace que le « je suis Charlie » est non seulement quasi intouchable mais de surcroît il brise d’emblée toute réflexion et tout esprit critique, tellement l’assemblage des contraires crée la confusion et couvre ce qui ne doit pas l’être.

L’article du Parisien dénonce certainement un état de fait. En tout cas, il y a en d’autres similaires dans d’autres villes.  Une population  essentiellement masculine dense et parfois désoeuvrée, occupant l’espace public car disposant pour la plupart de peu ou pas d’espace privé (mal-logement, insalubrité…) peut certainement adopter des comportements déviants et de harcèlement à l’égard de la gent féminine. Et si ce n’est pas le cas convenons qu’une surpopulation d’un quartier, quasiment masculine peut créer une impression de malaise pour un certain nombre de femmes. Pour régler ce problème Malek Boutih préconise de « faire dégager tous les gens qui emmerdent les femmes ». Caroline de Haas (la clitocrate militante selon Libération), fondatrice d’Osez le féminisme,  suggère, pour mettre fin au harcèlement de rue,  « d’élargir les trottoirs pour qu’il y ait plus de place et qu’il n’y ait pas de cohue dans ces endroits-là ».  Enfin, Michel Onfray, sur RMC,  avance que  « le harcèlement de femmes de la Chapelle-Pajol sont le problème d’un Islam qui considère les femmes comme inférieures et soumises ». Bref, ce n’est pas parce qu’il y a des comportements inacceptables qu’il faut pour autant dire n’importe quoi.

Le Confucianisme, nous a appris depuis fort longtemps qu’une bonne vie se caractérise par deux éléments : être bien nourri et être satisfait de sa vie sexuelle.  Au siècle dernier, le disciple de Freud et grand prosélyte de l’orgasme que fut Wilhem Reich,  en arriva aux mêmes conclusions à partir des écrits de Karl Marx lui même.  Pour lui, il était impossible de parler d’économie de l’alimentation sans  parler « d’économie sexuelle ». Ce n’est pas parce qu’aucun programme politique n’approche cette réalité  qu’il faut ignorer que  l’économie sexuelle de l’individu dépend de l’économie sexuelle et hiérarchique de la société. Le besoin sexuel ne peut être écarté de la vie sociale comme interaction des rapports humains sensuels plus souvent que sociaux. Les besoins sexuels comme les autres en général sont faussés dans une société où la compétition est la règle.  La misère sociale n’est pas en premier lieu un état de fait, elle est une conséquence, un produit du type de société dans laquelle nous vivons et mourrons. Il y a longtemps que nous avons compris, et restons fermement persuadés que la misère a « des causes », qu’elle ne tombe pas du ciel.   Il en est de  même pour ce qui concerne la misère sexuelle. La misère sexuelle n’a rien à voir au fait  d’être moches, trop pauvres, malades ou impuissants.  Elle est d’abord  une conséquence d’un mode de vie imposé où la rotation et diversité des rencontres ne sont réservées qu’à un petit nombre de « riches ». Réserver à la masse du pain et des jeux mais lui dénier « d’avoir du sexe », ou un droit naturel à la libido, c’est lui créer des conditions de vies particulièrement difficiles.  Les précaires, les sdf, les migrants et autres exilés d’un pays ou du social, qu’ils soient hommes ou femmes, ne sont pas des êtres asexués. Pas plus que, comme nous le raconte en détail les mémoires de l’époque,  les blessés de la guerre de 14 ne l’étaient mêmes si les infirmières prenaient sur elles de déchirer leurs lettres trop allusives et surtout leur interdisaient de bander sous les draps. Récemment, en Allemagne,  suite à des masturbations en piscine publique de certains migrants (qualifiés de « chasseurs de sexe »), des travailleurs sociaux ont été « chargés de sensibiliser les réfugiés à ces problématiques ». Pour  apprendre les bonnes manières aux exilés et autres précaires, nous allons peut-être voir se développer une nouvelle profession du social : « explicateur de comportement asexué ».

Sans tomber dans le relativisme culturel et l’angélisme béat qui consisterait à nier la récurrence des phénomènes de violence masculine à l’égard des femmes – ils sont bien réels bien au-delà des trottoirs de La Chapelle –, il convient avant tout d’y réfléchir

pour parvenir  à mettre des mots sur ces violences et à faire reculer ces maux  qui frappent nos  sociétés  européennes. Sans cette réflexion préalable, il sera difficile  de pouvoir combattre ces phénomènes de violence individuelles et collectives, comme le sont les harcèlements sexuels, les agressions, les violences et le viol.

En attendant, pour ne pas avoir voulu entendre ce que disait si bien Kamel Daoud, derrière l’exemple du nouvel an de Cologne, il semble que nous vivons toujours sous le « culte des ventres » que dénonçait si bien l’apôtre Paul.

Vivre sans amour ni sexe ni famille c’est sans aucun doute vivre bien mal. Mais  laisser ce malheur se combler en permettant quiconque vivre au prix de la vie d’autrui, en essayant de jouir au prix de la santé ou de la souffrance d’autrui est inconséquent.

Au fond, sur les trottoirs de la Chapelle-Pajol, ou ailleurs dans le monde, indépendamment de sa condition sociale, détruire et tourmenter pour conserver sa propre vie, détruire et tourmenter  pour soulager sa propre souffrance ou par pure jouissance c’est au bout du compte  détruire ou tourmenter un autre être plus fragile. Et en cela, c’est toujours détruire sa propre humanité.  Pour en sortir élargir les trottoirs n’y suffira pas.