« L’immigration n’est pas et ne peut être une fin en soi »

RefugeesDéfendre et promouvoir les justes valeurs d’ouverture, d’accueil et d’hospitalité à l’exemple de la mobilisation « Exilés : l’accueil d’abord ! », lancée par l’Église protestante unie de France est une évidence humanitaire, certes, mais aussi éthique et spirituelle. Nul ne saurait prétendre que le drame de tous les exilés qui se présentent aux portes de l’Europe ne nous concerne pas. Ce drame est le nôtre et il est patent que notre pays et l’Europe en général pourraient être plus généreux. Ainsi, il est heureux de voir, dans toute la société, des forces vives s’engager dans cet accueil.

Pour autant, l’émotion engendrée par la souffrance des exilés ne peut s’exonérer du temps de la pensée pour trouver les moyens effectifs de la supprimer. Depuis plusieurs années, sur cette question en particulier, les bons sentiments, dont nous sommes tous emplis, l’emportent sur quelques réalités qu’il vaut la peine de souligner, que ce soit là-bas ou ici.

Des interrogations là-bas…
Déjà dépassées, les politiques d’accueil ne pourront en réalité rester ce qu’elles sont face à l’augmentation de la demande. Et réduire le problème à la simple alternative qui se résume entre une improbable fermeture et une impensable ouverture n’est pas tenable. L’urgence de répondre aux problèmes de réfugiés qui fuient des pays de dictatures ou des situations de guerre ne se discute pas. Mais le problème est loin de se résumer à cela.

Nous en voulons pour une des preuves la situation particulière des migrants en provenance, par exemple, de l’Afrique subsaharienne. Il est généralement admis que la grande majorité de ceux venus de cette zone – plus de 40 % des migrants accueillis par l’Europe – quittent leur pays pour fuir la misère. Mais en y regardant de plus près et depuis un pays d’émigration, ce ne sont pas les plus pauvres et les plus démunis qui tentent l’aventure. Ceux-là n’imaginent même pas pouvoir l’envisager. Par contre, il est fréquent de rencontrer des fonctionnaires, des salariés parfaitement insérés dans la vie locale qui vous pressent de leur trouver une solution pour émigrer en Europe.

Comme si le facteur économique n’était pas premier, mais plutôt cette sorte de fascination, de mirage diffusé à longueur de journée par les chaînes satellites et les réseaux sociaux.

Ajoutons à ce constat, celui des agissements des nombreux « passeurs », qui installent leur sordide business au cœur même de pays comme le Sénégal, la Côte d’Ivoire ou le Ghana pour recruter des candidats au voyage et récolter au passage des millions d’euros.

Les autorités de ces pays africains avouent régulièrement leur trouble face à la mobilisation de l’Europe pour ceux qu’il est convenu d’appeler les « sans-papiers » alors que les candidats à une immigration légale sont massivement refusés. Ainsi le président ivoirien Alassane Ouattara s’est amèrement plaint du manque d’ouverture des pays européens, dont la France, vis-à-vis des demandes d’immigrations légales, en particulier celle des étudiants. Accueillir dans les pires conditions des « illégaux » ne rime à rien pour lui, alors qu’ouvrir en grand les portes des universités ou des grandes écoles serait bien plus utile au développement de l’Afrique.

Parce que l’immigration n’est pas et ne peut être une fin en soi, nous ne pouvons plus nous limiter au seul traitement des symptômes du problème. Même s’il reste essentiel d’y apporter, lorsque c’est nécessaire, des solutions d’urgence.

Par contre, la question reste de savoir ce que notre pays ou l’Europe font ou feront, en amont, dans les pays d’origine des migrants.

Une stabilité économique, associée à un processus démocratique, facteur de développement des classes moyennes, est la condition minimale à la fixation des populations dans leurs pays d’origine. L’unique solution réside dans le rattrapage de l’Afrique et d’une répartition plus juste et équitable des richesses du continent. Il est notable que les matières premières abondantes en Afrique, ressources minières ou agricoles par exemple, ne sont pas payées au juste prix par les firmes multinationales et les gouvernements occidentaux.

À cela se rajoute la corruption locale qui permet aux « puissants » des pays africains de faire main basse sur les revenus du pays. L’instauration de justes relations commerciales respectueuses des règles d’échanges internationaux semble la véritable urgence. Plus même que l’aide au développement lesté de ses insupportables accents paternalistes et misérabilistes.

L’Afrique est aujourd’hui un continent riche de sa jeunesse et de sa vitalité qui rêve de nouvelles conquêtes et d’opportunités économiques. C’est là qu’il faut l’accompagner.

… Des troubles ici
L’autre réalité qu’il serait irresponsable de nier est la difficulté grandissante des populations européennes et occidentales à accueillir de nouveaux migrants. Dans son dernier livre, Comprendre le malheur français, le philosophe Marcel Gauchet explique bien comment les élites de ce pays, comme celles de toute l’Europe, intiment et somment « ceux d’en bas » de s’ouvrir au monde, aux autres cultures, de s’adapter et de réformer enfin leurs vieilles habitudes provinciales.

« Il y a un malheur français qui mérite d’être pris au sérieux… y compris le divorce qu’il creuse entre la base et le sommet, entre les peuples qui le crient et les élites qui le nient. » […] « C’est, développe le philosophe, cet abîme des perceptions entre la France d’en haut et la France d’en bas [qui] a ouvert un boulevard à la démagogie protestataire. »

De fait, la question de l’accueil des migrants avec en arrière-fond les questions de la mondialisation et du multiculturalisme sont devenues les plus socialement clivantes. Leur seule évocation contribue à la résurgence, à l’instar de ce qui se passe dans d’autres pays européens, d’une France populaire que tout oppose aux choix des élites.

C’est quand même cette France populaire qui subit non seulement le contrecoup des politiques d’austérité et de compétitivité, mais elle aussi qui prend en charge concrètement et quotidiennement la question du rapport à l’autre dans la vie de tous les jours des quartiers populaires.

Le pire, pour nous chrétiens, serait de nous joindre, sans aucun discernement, à ce mépris social qui permet aux idéologies mortifères et aux démagogies protestataires de se développer et de s’installer désormais de façon durable avec des risques évidents de fractures et de conflits potentiels.

Dans tous les cas, si les politiques d’accueil des migrants restent ce qu’elles sont dans leurs incohérences, et si nous traitons les exilés comme des objets de l’aide humanitaire sans nous attaquer à la situation qui les a poussés à fuir leur pays, en quelques années l’Europe risque de ne plus être l’Europe.

Non pas parce que nous succomberions à une invasion largement fantasmée mais parce que nous assisterions, pour le malheur de tous, à l’émergence d’un sentiment exacerbé et violemment antimigrants. Nombreux en sont les signes déjà là.

Jean-Paul Nuñez

Jean-Luc Mouton est journaliste, ancien directeur de Réforme.

source : https://www.reforme.net/idees/opinions/afrique-limmigration-nest-pas-et-ne-peut-etre-une-fin-en-soi/#